Dénomination du Lycée Pierre Lagourgue
Le Tampon, le 27 août 2005Le 27 août 2005, un an après son inauguration, le lycée Tampon III, à Trois-Mares, devenait lycée Pierre Lagourgue.
Participaient à cette cérémonie le député-maire du Tampon, le sous-préfet de Saint-Pierre, le Recteur de l’Académie de La Réunion, le proviseur, les élus et élues des différentes assemblées, Mme Monique Lagourgue et les membres de la famille de Pierre Lagourgue.
Paul Vergès, qui avait proposé cette dénomination, a rendu hommage à ce responsable politique qui fut, entre autres, président du Conseil Général ainsi que du Conseil Régional.
Le courage de dire non
Participant aujourd’hui à une cérémonie non d’inauguration, qui a déjà eu lieu, mais de dénomination d’un lycée, il s’agit de préciser les raisons qui ont animé La Région pour plaider en faveur de ce choix. Le Député-maire vous a fait une description de Pierre Lagourgue. Il n’est plus parmi nous, mais on ne disparaît vraiment que lorsqu’on est oublié et, si nous voulons être dignes de l’héritage des responsables qui nous ont précédés, nous devons tout faire pour souligner leur participation à la vie de notre pays et à l’appréhension de son avenir.
La trajectoire politique de Pierre Lagourgue montre qu’il était hanté par la solution d’un certain nombre de problèmes majeurs de notre île et qu’il a tout fait pour tenter d’apporter sa part à leur solution. Un des problèmes de La Réunion évoqué précédemment est celui du désenclavement. Pour cela, il faut que soient garanties la permanence de nos communications aériennes, la sécurité de nos compagnies et l’aide éventuellement apportée au déplacement. Cette idée a animé le Président Pierre Lagourgue dans sa participation essentielle à la création de notre société régionale, Air Austral, et dans sa prise de position courageuse vis-à-vis de l’opérateur historique. En cela, je pense qu’il a fait face à ses responsabilités politiques. Il était donc normal que le lieu où se sont réalisées toutes ses ambitions dans ce domaine porte son nom. C’est pourquoi la zone aéroportuaire de La Réunion s’appelle, à la demande de La Région, « zone aéroportuaire Pierre Lagourgue ». Il ne faut pas que les voyageurs oublient qu’aujourd’hui ils doivent leurs possibilités de déplacement à ceux qui se sont battus hier.
De même, en ce qui concerne le siège de notre Région. Dès le départ, dans tous les domaines de compétences, au départ sans doute modestes et qui ont grandi depuis, Pierre Lagourgue s’est battu avec les différents services pour faire respecter les prérogatives de La Région. Tout à l’heure, le Député-maire faisait état des colères du Président Lagourgue. Je ne peux pas en attester aussi fidèlement que lui, mais tout le monde a le souvenir de ses affrontements avec certains services et sait qu’il ne cédait jamais. Il était normal que ce siège qu’il a eu la responsabilité de faire édifier porte son nom.
Aujourd’hui, nous sommes dans un lycée. Je crois que c’est dans ce domaine que Pierre Lagourgue a montré tout particulièrement ses capacités d’anticipation. Lorsque La Région a eu à prendre des responsabilités dans ce domaine, nous sortions d’une période où le nombre des lycées était très réduit. Au début des années 60, n’existait qu’un lycée, le lycée Leconte de Lisle à Saint-Denis. L’événement fut la création du lycée Roland Garros, au Tampon, en 1965. Dès le début de sa présidence, Pierre Lagourgue a mis au centre de ses préoccupations le problème des lycées. Aujourd’hui, il n’est plus là, mais les chiffres nous montrent sa capacité de prévision. La rentrée de cette année a concerné un nombre de jeunes qui correspond, à quelques centaines près, à la population totale de La Réunion en 1950. Je pense que peu de pays dans le monde peuvent donner un tel exemple : 60 ans après le passage du statut de colonie à celui du département, le nombre d’enfants aujourd’hui concernés correspond à la totalité de la population en 1950. Cela exige la concertation entre tous, qu’il s’agisse de l’Etat dans ses compétences propres, qu’il s’agisse des municipalités pour les écoles primaires, qu’il s’agisse du Conseil général pour les collèges ou du Conseil régional pour les lycées. Nous avons à faire face énergiquement et ponctuellement à nos responsabilités de façon à apporter dans ce domaine notre contribution.
Préparer l’avenir
Au moment du soixantième anniversaire de la loi du 19 mars 1946, La Réunion comptera 44 lycées publics, alors qu’il n’y en avait qu’un seul en 1946 et deux en 1965. Dans cette action décisive, nous devons saluer le rôle de Pierre Lagourgue. La grandeur d’un politique, consiste, non à s’engager dans les batailles quotidiennes immédiates, mais à préparer l’avenir de la société dont il a la responsabilité, même et surtout s’il sait que ce qu’il construit, c’est pour des générations futures, alors que lui-même a toutes les chances de ne pas le voir.
Dans ce domaine, nous pensons que Pierre Lagourgue a été un exemple. Lorsqu’on voit notre île qui de 760 000 habitants actuellement va vers un million d’habitants en 2025, lorsqu’on voit les problèmes de l’emploi, nous savons que la condition première du développement économique, c’est la formation initiale depuis les écoles maternelles et primaires, jusqu’aux collèges et lycées, aux instituts de formation professionnelle et aux universités. Si nous ne faisons pas face, dès maintenant, à cette responsabilité, nous savons que nous compromettons l’avenir de toute une génération. Il était normal que dans ce domaine des lycées, le nom de Pierre Lagourgue fût rappelé et perpétué. C’est l’honneur du conseil municipal du Tampon, du conseil d’administration du lycée d’avoir approuvé la proposition de dénommer ce lycée Pierre Lagourgue. Nous voulons les en féliciter tous. Mais nous aurions aimé un geste beaucoup plus prompt d’une autre commune, d’un autre lycée, car si l’hommage est juste et légitime, je pense qu’il est un peu tardif, ce qui ne plaide pas en faveur de la clairvoyance de notre classe politique ni de sa reconnaissance envers ceux qui ont vraiment œuvré pour le pays sans penser à leur carrière politique.
Il est vrai - et c’est peut-être là l’honneur de Pierre Lagourgue - qu’il a eu une carrière politique très chaotique. Très chaotique, parce qu’il avait le courage de dire non quand il fallait dire non. C’est une leçon aussi pour tous ceux qui viennent après lui. On ne peut pas bâtir une œuvre politique, si on n’a pas d’abord le courage politique. Il nous en a donné maints exemples, ce qui lui a causé maints déboires. Mais je ne l’ai jamais vu regretter les épreuves auxquelles il était confronté, parce qu’il savait qu’au-delà de ces petitesses, il avait une tâche à remplir, celle de faire sa vie, de la remplir comme la tâche d’honneur d’un honnête homme. Cet hommage ne vise pas seulement son passé, mais surtout sa capacité d’anticipation, sa vision d’avenir, l’œuvre accomplie non seulement pour ses contemporains mais surtout pour les générations qui fréquentent aujourd’hui nos collèges, nos lycées et notre université. Là encore, je me rappelle les efforts de Pierre Lagourgue pour accentuer la part de La Réunion dans la mise en place d’une véritable université de La Réunion. Il est toujours juste à notre sens de perpétuer le souvenir de ceux qui ont consacré leur vie au service de leur pays. Je sais qu’un des déficits, si on peut dire, de la société en général et de sa classe politique surtout, c’est de vivre au jour le jour, en n’ayant pour objectif que sa propre trajectoire, sa propre carrière, appelez cela comme vous voulez tellement c’est dérisoire.
Sur ce plan, le geste d’aujourd’hui porte au-delà d’un homme, car il manifeste la conscience de l’appropriation de notre histoire, non pas vieille d’un siècle ou deux, mais des décennies passées. Quand il s’agit de dénommer des rues, des boulevards, des édifices, je constate des efforts d’imagination, si l’on peut dire, pour chercher des noms, en oubliant ceux qui s’imposent avec évidence. Mais vous connaissez l’adage : « Beaucoup ont des yeux, mais ils ne voient pas ». C’est donc avec ce regard sur notre passé, avec cette vision sur nos responsabilités politiques vis-à-vis de l’avenir que nous pouvons considérer que nous honorons aujourd’hui un modèle d’homme politique.
Etre ferme et tolérant
On me dira : « mais, vous n’aviez pas les mêmes idées, vous vous êtes souvent combattus », je crois que là aussi il a donné un exemple. On a rappelé tout à l’heure le passé assez violent des luttes politiques à La Réunion, il y a quelques décennies. Au milieu de ces luttes, effectivement, il y a un homme - et on lui en a fait le procès -, qui, sans jamais abdiquer de ses idées, sans jamais céder sur rien dans ses options, était capable d’écouter les autres, d’être tolérant et d’admettre que les autres, parfois, n’avaient pas totalement tort. Cela ne concerne pas toute La Réunion, mais seulement un certain nombre de gens engagés dans la vie sociale et politique. Mais, dans une île aussi petite que la nôtre, il est essentiel d’être tolérant, ferme dans ses idées, de ne jamais abdiquer, si l’on pense que l’on a raison, mais de considérer que celui qui combat vos idées n’est jamais un ennemi, même s’il est un adversaire. C’est en cela que Pierre Lagourgue nous a donné l’exemple d’une démocratisation, d’une normalisation de la vie politique à La Réunion. Cela aussi est à méditer.
Alors que nous avons parlé d’une façon générale de l’apport de Pierre Lagourgue à l’histoire de notre pays, je voudrais saluer Madame Lagourgue, ses enfants et ses petits-enfants, tous ceux qui ont eu l’avantage de le connaître plus intimement. Je voudrais leur dire qu’à La Réunion il y a beaucoup de Réunionnais, quelles que soient leurs options politiques, qui ont apprécié l’œuvre de Pierre Lagourgue : elle entre dans notre histoire et nous vous remercions d’avoir accompagné Pierre Lagourgue jusqu’à ce qu’il nous quitte.
Il nous quitte, mais s’il a quitté la vie terrestre, ses idées vivent aujourd’hui, dans cette foule réunie ici. C’est cela qui est essentiel pour un homme politique.